Aleph Saclay

Poème créé par Catherine Nghiem le 2 avril 2024
Partagé en public le 5 avril 2024 à Aleph (école d’écriture à Paris)

Autrefois, un vent muet marquait la fin de l’hiver. Il recouvrait la plaine de ses bras doux et lâches. De loin on aurait dit un lit défait et le temps au milieu qui se baignait

/ Saclay /

Aux grues hérissées qui aveuglent mes nuits et m’obligent à danser l’espace gris du jour / Saclay que se disputent routes et chemins / champs de courges / fenouil / pommes de terre / Grand Paris ligne 18 / Saclay où travaillent côte-côte ouvriers et contremaîtres chaussures coque de métal bouts renforcés noirs sous la terre arrachée / immeubles de trois étages en un jour ouvré / hommes-peau couleur terre / yeux creusés fleurs blanches et rondes et denses point perdu où je m’ancre affamée / éperdue / touchée / Saclay où courrent les hommes cadre-hommes blancs sacoche de cuir souple portable à l’oreille vissé / tes fils d’aciers tendus très haut sous l’orage / tes lignes claires / et ces décharges sauvages / « Plus loin ! » dis-tu ! / Je te traverse yeux ouverts-yeux fermés / ton odeur d’humus et de gasoil mêlés / tes feux nourris de vieilles planches qu’un sourire allume / ton bruissement de gravier / « Plus loin-plus loin ! » dis-tu ! / Mais l’aiguille du temps a marqué nos chairs de son éclair acide / / Ici / Là / poids lourds écrasant le bitûme / parfum de violette – de lilas au creux d’un bois d’arbres noirs explosant un jour seul unique de printemps en fleurs minuscules / éclats sonores des poutres qu’on largue / cartes froissées / nuages seuls libres encore / / Toi / Moi / fronts accolés et sensibles / silences soudains / ajustés aux coups portés / Sous ta peau perce la mienne / vitrail vert satan / bleu de ciel / rouge sang / Du bout de mes doigts du talon de mes bottes a jailli l’iris jaune tendre qu’une lune pleine fleurit / Serions nous déjà demain ? / / Ecoute ce qui ce passe pour nous / hommes / terre / vent / Dis-moi pourquoi ce vert ? / ce bleu ? / ce blanc ? / Quel chemin prendre en moi ?/ en toi ?/ / Parmi ces visages qu’un fil prêt à se rompre assemble il y a le tien / le mien / tissés ensemble / ces rigoles gorgées d’eau / tes buissons d’épines douces où nichent les oiseaux / / et cette main d’enfant qui les déchire une à une / /

/ Saclay /

Le jour est levé. L’espace se creuse, s’étire et doucement s’efface. On dirait un cercle d’or aux paupières noircies et moi au milieu cherchant à démêler mes bras des tiens / on dirait le poing serré d’un enfant nouveau-né au creux de nos mains / un ruisseau qui sans cesse déborde et s’enfuit plus loin / une main qui s’ouvre / et puis nous tient / / Saclay / /

Aleph Saclay © 2024 by Catherine Nghiem is licensed under CC BY-NC-ND 4.0

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